top of page

Le sens Quotidien

Paul Cézanne, Les joueurs de cartes, Musée d'Orsay, 1892

« Cependant je sens que j’aime la monotonie des sentiments de la vie, et si j’avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l’habitude »

Chateaubriand - René


L’habitude est à mes yeux le phénomène le plus fascinant qui soit et pourtant la littérature n’en a retenu que son côté négatif. Lorsqu’on évoque son pouvoir, on se penche plutôt sur la partie aliénante, abrutissante voire même “neurasthénique“ des mécanismes qui l’animent. C’est probablement le “métro, boulot, dodo“ du sens commun qui sonne le plus juste et que retiennent la majorité des théoriciens. La routine, c’est l’ennui, l’absence vécue de l’intelligible, le néant de l’homme. On oppose alors à ce mode de vie ordinaire l’excitation de l’extraordinaire, les pratiques disruptives qui “cassent“, “sortent“ de ce cercle, on fait jouer le spontané contre le régulé, le mouvement contre le statique. Les magazines pseudos-intellectuels proposent toute une série de moyens pour sortir de cette impasse et renouer une relation avec le “moi“ authentique - à supposer qu’une telle chose ait jamais existé. L’homme moderne vit dans cette peur de l’immobile, pour lui, la vie est une expérience instable qu’il faut pousser à son comble. Il faut tout voir, tout entendre, tout sentir. Chaque minute doit être une ivresse et seul celui qui a plongé au coeur de l’inconnu peut être dit spirituel. Dans ce cadre, il n’y plus de place pour un Temps métronome, le mécanique fait place au flux et tout instant non esthétique est rangé sur l’étagère des vieilleries. L’ivresse, rien que l’ivresse; peu importe le flacon. Ne pas s’enivrer, selon certains, c’est être l’esclave martyrisé du temps.

Mais tout ceci ne sont que les pensées orgueilleuses d’hommes qui méprisent les leurs. Du haut de leur montagne Zarathoustrienne, ils observent avec mépris ses moutons-automates sans se rendre compte que ce faisant, ils ôtent toute la saveur de l’existence humaine. Ils ont tellement dédaigné le mécanique qu’ils ont oublié de voir ô combien poétiques ces moments peuvent être. C’est dire, chez certains, cela commence par une simple Madeleine! Proust aurait-il en effet eu ce plaisir délicieux de la réminiscence sans qu’il n’y ait eu en amont de sa vie le sacro-saint rituel du dimanche avec sa tante Léonie? C’est sur fond d’une routine en apparence inintelligible qu’apparaît plus tard cette merveilleuse sensation du souvenir. Mais si toute expérience est nouvelle et ne réfère à rien de ce qui la précède, comment éprouver ces moments exquis où l’on se retrouve projeté dans un univers de sens, un monde plein de couleurs chaudes et familières? Nos vies seraient bien fades sans ces pratiques d’organisation qui orientent nos vies et qui plus tard, nous offrent quelques instant de sécurité et un soulagement temporaire avec l’impression du temps retrouvé. Il est impossible que quelqu’un- fut-il le président de la république - n’éprouve pas un pincement au coeur lorsqu’il revoit des objets-routines du passé. Celui qui, pressé par l’aiguillon du mouvement, s’arrête par hasard devant l’école de son enfance et soudain se revoit jouer aux billes dans le préau, échanger des cartes pour des bonbons, attendre le coeur battant la réponse à son billet, tenter son premier baiser à l’écart des rires cristallins; celui-là, je le maintiens, exprime un sentiment bien plus profond et caractéristique de l’homme que l’hypocondriaque de la mémoire effrayé de la nostalgie. Pourtant, pour que tout cela existe, il faut que l’homme s’ouvre à son souvenir et plus encore, qu’il chérisse ses anciennes habitudes…

Il est temps désormais à ce stade de développer le côté positif de l’habitude. Les existentialistes, après avoir déchu tous les dieux et les idoles de leurs trônes respectifs ont conclu hâtivement à l’absurdité du monde. Après eux, les nihilistes de tous bords se sont engouffrés dans la brèche et ont tenté de faucher les derniers restes de sens. Si l’on s’en tenait à ça et aux considérations des poètes, il ne resterait pas grand chose pour l’homme du commun. Il existe une piste qui doit nous redonner espoir et nous révéler que le sens n’a jamais disparu, qu’il nous habite au quotidien et que nous le promenons comme une ombre dans tous nos gestes. Si nous souhaitons ouvrir ce sens, il faut donc s’intéresser à l’habitude, phénomène méconnu et pourtant le plus proche de nous. Il est vrai que ce sens dont je parle n’est pas cet édifice flamboyant avec au sommet un Dieu tout puissant qui explique les moindres recoins de la vie humaine et offre une explication pour les infortunes, les maladies ou la mort. Ce sens est bien plus humble. Ce sens, c’est celui de cette mère exténuée qui rentre tard le soir et qui penchée sur l’oreiller, observe son enfant assoupi et l’embrasse sur le front; c’est cet ouvrier aux mains calleuses, en sueur, le dos courbé, qui à l’heure de la pause déjeuner s’assied à sa table favorite et commande le même repas chaque jour; c’est cet étudiant surmené qui retrouve ses amis au café à la nuit tombante et refait le monde à la lumière d’un halo vacillant; ce petit-fils qui retrouve sa grand-mère assise dans le même fauteuil et qui lui sert le même repas avec la rigueur d’une pendule; ce sens, c’est celui que nous trouvons tous sans le savoir dans ces interactions répétées... Quand bien même tout se passerait mal dans nos vies, nous avons la certitude que ce bar ou ce café sera là pour nous accueillir. J’ai réalisé cela moi-même aujourd’hui quand j’ai commandé pour la trentième fois le même sandwich, découpé de la même manière par Daniel depuis deux mois. Chaque jour, c’est la même chose. Je me lève, je vais en cours tôt le matin et à l’heure du déjeuner, je commande un po’boy avec un soda. Une fois le repas consommé je me lève, prends mes affaires salue George en Français - notre blague quotidienne - et passe le seuil de la porte. C’est seulement aujourd’hui que j’ai réalisé à quel point ce lieu est important pour moi. Je l’ai habité de toute mon âme, j’y ai reposé toute ma conscience, j’en ai désormais la même certitude que celle que j’ai de la fiabilité d’un outil. J’ai les mêmes attentes à son égard, la même confiance aveugle. Et pourtant, c’est ici, et seulement ici, qu’il faut chercher le sens au niveau le plus trivial. Dans ce monde plein d’incertitudes, où chaque parole, comme un astre égaré, peut avoir des effets désastreux, où les aléas peuvent nous apporter la plus grande misère comme le plus grand bonheur, où je ne peux jamais être certain qu’un désastre ne va pas survenir; George est là chaque jour au comptoir, me saluant sur le même ton, avec le même sourire, me tendant la même poignée de main. Un poète pourrait intervenir et m’exhorter à l’action, au mouvement, me dire de découvrir de nouveaux endroits, ou plus pragmatiquement, de partir à la quête de restaurants moins cher ou plus proches. Mais quoiqu’on en dise, je n’échangerai pas ce sandwich pour un repas étoilé. Ce lieu, c’est le dépositaire de ma confiance, mon havre de paix: le berceau de mon sens quotidien. Je ne peux changer de lieu, sans avoir - comme Proust dans sa chambre de Balbec - à bouleverser mon sens quotidien. Il me faudra réinvestir émotionnellement un nouveau restaurant, habiter de tout mon esprit les murs, les chaises, les tables, la nourriture et effectuer tout un travail de projection pour le rendre confortable. Avant que soit lissée la dissonance de la nouveauté, il me faudra de longues interactions avec l’espace, des réajustements nombreux et incertains. Il faut donc cesser de diaboliser l’habitude et d’en faire le symbole de tous nos maux. Ce n’est pas elle qui en soit est néfaste, c’est son contenu. Consommer des substances toxiques, malmener sa santé, ne pas dormir, tout cela est bien évidemment nuisible et n’est pas porteur de sens. Mais les véritables habitudes, celles qui stabilisent l’environnement et rendent supportable d’être jeté dans l’océan de la vie à la naissance, il faut les conserver à tout prix.

On pourrait, à juste titre, me rétorquer que j’ai une vision bien pauvre du sens et qu’elle entérine d’une certain façon les inégalités. Cela reviendrait à légitimer la banalité de la vie et les métiers pénibles. Si cette remarque est pertinente, elle manque toutefois l’essence de mon propos.

Il ne s’agit pas de se cantonner à ce sens trivial - ce que l’on appelle couramment les petites habitudes - et d’en fait le socle d’une théorie métaphysique, loin de là. Il s’agit plutôt de décomposer l’idée de sens pour la ramener au contact de l’homme. On a trop souvent idéalisé ce mot et paradoxalement cherché sa signification à des niveaux transcendantaux. Rien de tel dans ce qui précède. J’essaye simplement de rappeler que dans nos actions les plus fondamentales, nous mettons toujours du sens. La perception n’est jamais cet acte pur de relation d’un sujet à un objet où la réalité est computée dans l’appareil informatique du cerveau. Notre perception, au-delà des neurosciences, est presque toujours inconsciemment liée à notre passé. Regarder la maison de son enfance, ce n’est pas percevoir une structure d’un certain type, d’une certaine forme, avec des murs et des fenêtres. Bien plutôt, c’est y rattacher une foule de souvenirs: la maison devient alors la maison de mon enfance. Cette rue, ce restaurant, cette bibliothèque deviennent les lieux de mon adolescence. Ainsi, il est important de cultiver l’habitude, seule à même de produire cet effet magique dans nos vies. Lorsque je fréquente ce restaurant, je ne réalise peut être pas immédiatement que je suis engagé dans quelque chose de profond et qui fait sens pour moi. C’est seulement dans des instants de lucidité ou bien rétroactivement, que l’on s’aperçoit de la puissance de l’habitude. Elle lie le passé au présent, elle relie un homme à son histoire, l’inscrit dans une continuité et un vécu. En d’autres termes, l’habitude singularise et unifie. Mais n’a t-on pas ici une partie de la réponse à ce que cherchent désespérément tant d’hommes? Une manière de vivre, un cadre directeur pour l’expérience? Bien sûr, il ne faut pas s’en tenir là. Il serait ridicule de conclure que le sens équivaut à l’habitude et que tout se résume à ses quelques actes réguliers. Le sens doit être entièrement repensé. Plutôt que de le considérer en essence, il faut le découper et l’articuler en échelles. Il n’existe pas de sens, il existe une pluralité de sens qui se déroulent sous plusieurs modalités. Le sens quotidien en est une. Ce que nous rangeons innocemment sous le nom de “familier“ comme lorsque nous décrivons un lieu n’est pas autre chose que cette manifestation d’un sens caché. Ce lieu, cette maison, cette ville m’est familière parce qu’elle fait sens pour moi. Voilà pourquoi il faut se battre contre la poétisation de toute expérience, celle qui enjoint à vivre sur la crête de la vague, au seuil de l’inconnu. Ces pirouettes Rimbaldiennes sont le lot des dieux. Seuls quelques élus ou steppenwolf sont capables de telles existences, séparés de tout lieu, de toute attache à un monde environnant. Nous ne sommes pas placés là comme une pomme dans une coupe mais bien plutôt comme l’eau dans un vase. Nous épousons la forme des choses qui nous entourent, nous interagissons avec elles, leur attribuons nos peurs, nos doutes, nos humeurs, nous les façonnons selon nos états et notre mémoire. Chérissons donc nos habitudes au lieu de les dénigrer. Peut être n’avons-nous pas, comme Thalès, la possibilité de dire que “tout est plein de dieux“ et que notre monde est magique. Néanmoins, parce que l’homme est une machine à créer du sacré, nous habitons toujours notre environnement. L’habitude est bien plus poétique et créatrice que l’on ne le croit. Elle fonctionne à la manière de certains rites antiques ou croire c’est faire. Par l’introduction d’une régularité dans la contingence de la nature, l’habitude nous arrache à l’incertitude existentielle et nous ancre dans un monde. Tout comme sans rites, la religion ne serait plus, sans habitudes, l’homme disparaîtrait.

Il faut toutefois souligner en miroir à une remarque précédente que ce sens n’est pas suffisant. Il n’est que le terreau sur lequel des projets plus consistants et englobants peuvent émerger. On n’imagine pas en effet une vie d’habitudes sans idéal les surplombant. Pris en elles-mêmes, elles ne peuvent apporter durablement ce supplément d’âme à nos existences. C’est pourquoi je ne m’en restreints pas à celles-ci et considère le sens par échelonnement. Le premier, le sens quotidien, c’est celui qui forme la base de la pyramide. Sans lui, le sens global ne peut exister comme la matière sans la forme. Ce qu’est le sens global, en revanche, je ne peux l’expliquer avec précision. Une fois éliminé l’hypothèse transcendante, il ne reste que des possibilités immanentes, des possibilités de chair. Par là je veux dire que le sens global est une affaire d’homme. C’est le jeune étudiant qui manifeste pour ses idéaux, l’artiste qui explore son idée dans son oeuvre, l’ingénieur qui fait naître son projet, l’informaticien qui admire son algorithme… Le sens global, c’est donc un sens qui naît au cours de multiples interactions, expériences et qui se développe sur le sens quotidien. Il est clair que c’est à ce niveau que je rejette les métiers mécaniques qui offrent un sens prémâché plus qu’il ne le créent. L’ouvrier n’a pas la possibilité dans son travail de faire l’expérience du sens créateur. Il faudra qu’il le trouve ailleurs, dans sa famille, ses amis ou dans quelconque activité secondaire. Mais en ce cas l’activité principale de sa vie ne lui est qu’intelligiblement secondaire et c’est par substitution qu’il parvient à trouver sa voie. La vie d’un ouvrier n’est toutefois pas insensée, elle est dérivée. A la société d’éviter ce report pour que le sens soit dans l’action principale de leurs vies. Explorer ces considérations serait toutefois m’écarter trop de mon propos et je souhaite simplement rappeler que toute tentative d’imposer un sens de l’extérieur est vouée à l’échec. L’artiste et le créateur n’ont pas le monopole du sens et c’est à chacun de trouver une manière d’ouvrir le monde et in fine, de s’ouvrir à soi-même. Ce que j’ai donc tenté de souligner, c’est la structure implicitement sensée de nos interactions au niveau le plus fondamental. Il faut repenser les petits riens, ces petites habitudes qui font la saveur d’une vie humaine avant de se tourner vers des idées trop générales. Le bonheur, le “sens d’une vie“, tout cela n’existe pas sans leurs incarnations concrètes. Aimons notre simplicité car nous ne sommes pas des dieux ni des poètes: nous sommes humains, trop humains!


ARCHIVES
SEARCH BY TAGS
No tags yet.
bottom of page